Pour une relecture de Bram van Velde

L’oeuvre de Bram Van Velde est ce qu’on peut appeler « une valeur sûre ». Ses oeuvres originales atteignent des sommets, et sur le marché de l’estampe, sa cote affiche une stabilité rassurante. Pour qui collectionne, c’est le signe vertueux qu'on ne se situe ni dans la spéculation éphémère, ni dans l’oubli, mais dans cette zone tranquille où une œuvre attend simplement d’être regardée à nouveau.

Le hasard du calendrier parisien nous y invite d’ailleurs : sa dernière grande rétrospective française au Centre Pompidou remonte à 1989 et 1996 en Suisse (musée Rath) mais à la faveur de la magnifique exposition Matisse au Grand Palais en ce moment, artiste dont Bram Velde admirait profondément le travail, j'ai eu envie de poser quelques lignes sur son oeuvre.

Il y a une raison plus intime : son œuvre m’accompagne depuis mes tout premiers pas dans les ventes aux enchères, bien avant la naissance du Studio Cinquante. C’est ce regard-là que je veux partager avec vous aujourd’hui.Non pas au travers d’une biographie académique, mais plutôt une tentative de comprendre comment sa peinture se fabrique, et pourquoi elle continue de nous parler si fort.

L’essentiel d’une vie : de la misère à la Kunsthalle

Abraham Gerardus van Velde naît le 19 octobre 1895 à Zoeterwoude, près de Leyde aux Pays-Bas. Très tôt, la faillite du père plonge la famille dans une misère noire. Apprenti peintre-décorateur dès l’âge de douze ans, le jeune Bram doit son salut à son patron, qui décèle son talent et finance ses premiers voyages vers la colonie d'artistes de Worpswede, puis vers Paris.

Lorsqu'il s'y installe en 1924, il est rejoint par son frère cadet, Geer van Velde, lui aussi peintre. Commencent alors des décennies de dénuement absolu et d'échecs répétés : l'exil à Majorque, la guerre civile espagnole qui le chasse en 1936, et un traumatisme tel qu'il cessera totalement de peindre entre 1941 et 1945.

Après la guerre, ses expositions successives (à la galerie Mai en 1946, puis chez le prestigieux Aimé Maeght en 1948 et 1952)ne trouvent ni reconnaissance ni visiteurs. En 1953, Maeght finit même par rompre son contrat. À cinquante-sept ans, Bram van Velde demeure un inconnu pour le monde de l’art.

Le véritable tournant survient en 1958. Franz Meyer, directeur de la Kunsthalle de Berne, lui consacre la toute première exposition muséale de sa carrière. Le peintre a soixante-trois ans. La reconnaissance s'installe enfin, menant aux grandes rétrospectives posthumes de la fin du siècle (le Centre Pompidou en 1989, puis celle du centenaire au Musée Rath de Genève en 1996). Il s'éteint le 28 décembre 1981 à Grimaud, dans le Var, et repose désormais au cimetière d'Arles aux côtés de son ami et éditeur Jacques Putman.

Beckett et Putman : les voix qui l'ont porté

S’il est une amitié qui est restée célèbre, c’est bien celle de Bram van Velde et de Samuel Beckett. Dans les années 1930, Beckett est l’un des premiers à comprendre le génie de cette peinture que personne n'achète. En 1948, dans son essai Peintres de l’empêchement, l'écrivain forge la formule devenue mythique pour résumer l’entreprise de son ami :

« Est peint ce qui empêche de peindre. »

Beckett ira jusqu’à soutenir financièrement van Velde et participera activement à l'achat de son atelier parisien du boulevard de la Gare en 1955.

D’autres figures du milieu artistique ont été cruciales. Jacques Putman, éditeur et critique d’art rencontré en 1949, devient son plus fidèle soutien et son principal éditeur d'estampes après la rupture avec Maeght. C'est Putman qui structurera véritablement la production des lithographies.

Plus tard, Rainer Michael Mason, conservateur au Cabinet des estampes de Genève, codirigera avec Putman le catalogue raisonné de l'œuvre gravé. Quant à Franz Meyer, il posera les mots les plus justes sur cette création, expliquant que la peinture de van Velde a ceci de bouleversant qu’elle ne repose sur aucun présupposé : elle ne s'appuie que sur elle-même.

Le cerne et le pli : une forme toujours ouverte

Sur le plan formel, la première rencontre avec une œuvre de Bram van Velde provoque souvent ce que le critique d'art Georges Duthuit décrivait comme un profond désarroi, une incompréhension.

Pour comprendre ce choc visuel, il faut convoquer à nouveau Samuel Beckett. Dans son texte fondamental Peintres de l’empêchement, il explique que la peinture de van Velde "fait le deuil de l’objet".

Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour le collectionneur qui regarde l'œuvre ?

La fin de la représentation : Van Velde ne peint plus quelque chose (une table, un visage, un paysage). L'objet a disparu, il est mort.

Le refus de l'abstraction pure : pour autant, l'artiste refusait la case « art abstrait » qu'il disait ne pas comprendre. Il ne crée pas des formes géométriques parfaites ou théoriques.

La nécessité absolue du geste : ce qui est peint, c'est la difficulté d'exister et pourtant l'impérieuse nécessité de peindre. Pour van Velde, la création se mue en pulsion de survie. Il est paralysé par l'angoisse de vivre, mais condamné à peindre pour ne pas sombrer : "Cela me dévore. C'est aussi difficile à voir qu'à faire." mais aussi : "L'art, c'est la chance de l'individu contre l'écrasement."

Et c'est une oeuvre très cohérente : d'abord une sensation d'horreur du vide, puis une construction formelle retravaillée dans bon nombre de ses oeuvres à l'aide de plusieurs éléments

  • Le cerne noir : une ligne sombre qui vient charpenter la surface et contenir la couleur, sans jamais l’enfermer totalement.
  • Les formes entrouvertes : aucune silhouette ne se referme sur elle-même. 
  • Le pli médian : les compositions s'organisent souvent autour d'un axe central, une symétrie imparfaite d’où la couleur semble se déployer.
  • Les formes en V : des triangles dynamiques, qui structurent l’espace, des formes simplifiées. Sa signature progressivement se simplifie aussi répondant aux formes de ses tableaux.

Mais cette architecture de formes entrouvertes ne serait rien sans sa prodigieuse science de la couleur. Chez van Velde, la couleur est le sujet même. A l'instar d'un Manessier, sa maîtrise réside dans un raffinement extrême des nuances, une quête absolue du ton juste. Il est capable de juxtaposer des tons d'une subtilité infinie, d'inventer des transparences et des vibrations là où d'autres ne verraient que de la saturation.

C’est précisément la conjonction de ses structures et de cette élaboration minutieuse de la couleur qui crée une efficacité plastique unique : la forme guide l'œil, mais c'est la couleur qui donne l'émotion et la lumière. Cette dernière s'émancipe de la ligne pour devenir une matière vivante. C'est l'artiste lui-même qui en parlait le mieux :

« La couleur, expression vierge, neuve, sans cage, sans routine, sans limite, bain de soleil, de lumière. »

À la fin de sa vie, ce style et cette recherche chromatique se radicalisent encore. La palette se resserre jusqu'à frôler la monochromie.

Une discipline d’atelier presque monacale

Autour de lui, le dispositif tenait du minimalisme : une table de cuisine, une assiette en porcelaine blanche pour mélanger les couleurs, un verre d’eau, quelques pinceaux et des chiffons. Une toile posée sur une chaise. Ses proches racontaient que ses outils restaient toujours impeccablement propres, tout comme ses mains, qui ne portaient jamais la moindre trace de pigments. Il ne reprenait jamais une œuvre commencée, travaillait dans un isolement total et n’autorisait personne à le regarder peindre.

De ce silence d'atelier naît une œuvre d'une puissance brute :

« La peinture est une chose toute bête, toute simple. Je peins pour me sortir du trou. Je peins ma misère », disait-il.

Gouache et huile : dompter la lumière mate

La gouache n'a jamais été un médium secondaire ou préparatoire pour van Velde. Dès les années 1930, elle devient le cœur de ses expérimentations.

Ainsi l'huile réverbère la lumière par son corps gras et le vernis, tandis que la gouache l'absorbe, rendant la matière mate.

Il possède une science très fine de la matière: tantôt épaisse et opaque, tantôt fluide, fine, transparente. Beckett avait d'ailleurs établi un parallèle avec Rembrandt. Enfin, appliquée très diluée, la gouache génère ces coulures verticales devenues sa signature visuelle après-guerre.

Cette dualité trouve un écho direct dans son travail de lithographe. La pierre, par nature, n’offre aucun relief. En passant à l'estampe, van Velde n'a pas eu à « traduire » sa peinture : il y a retrouvé exactement la planéité et la matité qu’il travaillait déjà à la gouache depuis trente ans. Sa lithographie n'est pas un produit dérivé, c'est un prolongement naturel de son œuvre peint.

Collectionner les lithographies de Bram van Velde : guide pratique

L’œuvre lithographié de van Velde comprend plus de 400 pièces autonomes. Les lithographies dites originales (que nous avons à coeur de sélectionner) ont toutes été réalisées par Bram van Velde : soit d'après une de ses oeuvres déjà existante soit en variation, par son geste sur la pierre ou sur le papier de report. Aux artisans de la lithographie la maîtrise des différentes couleurs et de l'impression. 

Si vous souhaitez débuter ou enrichir votre collection, je vous invite à lire cet article.

Pour Bram van Velde voici les repères essentiels de Studio Cinquante :

Les imprimeurs de référence : Après ses débuts chez Mourlot, c’est sa rencontre avec l’artisan Pierre Badey à la fin des années 1960 (sous l'impulsion de Jacques Putman) qui marque l'âge d'or de sa production, notamment pour les célèbres éditions Prisunic.

La technique des superpositions : Ne comptez pas les couleurs pour deviner le nombre de pierres utilisées, les nuances intermédiaires naissent de la superposition savante des encres transparentes.

Le piège des dates : Une lithographie est rarement contemporaine de la peinture qui l'a inspirée. Le décalage peut atteindre quinze à vingt ans. Fiez-vous à la date du tirage, pas à celle de la composition d'origine.

La signature : ses lithographies sont signées au crayon ou monogrammées AvV (Abraham Van Velde) au pinceau à l'encre lithographique en marge basse.

Quelles sont les fourchettes de prix ?

Le marché de la lithographie de van Velde reste l'un des segments les plus abordables pour acquérir une œuvre originale signée d'un grand maître du XXe siècle.

En ventes aux enchères : Les adjudications oscillent généralement entre 150 € et 600 € pour les formats modestes, et peuvent grimper au-delà de 1 000 € pour les grandes pièces d'époque.

En galerie d'art : Compte tenu du travail d'expertise, de restauration éventuelle, de recherche de provenance et de documentation, les prix s'échelonnent de 300 € à 2 000 € selon la rareté du tirage, l'état de conservation du papier (l'absence de rousseurs ou d'insolation) et la force plastique du sujet.

Où prolonger l'expérience ?

Pour admirer ses peintures et gouaches, rendez-vous dans les collections permanentes du Centre Pompidou à Paris, de la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence ou du Stedelijk Museum d'Amsterdam. L'œuvre graphique complet, lui, est précieusement conservé au Cabinet des estampes du Musée d'art et d'histoire de Genève.

Côté lectures, je ne peux que vous conseiller l'indispensable Rencontres avec Bram van Velde de Charles Juliet (éditions P.O.L.), un recueil d'entretiens sensibles. Et la bible du collectionneur : le catalogue raisonné en trois volumes de Rainer Michael Mason et Jacques Putman (publié chez Yves Rivière). Sur le marché, on désigne ces œuvres par la mention « Mason » ou « Mason-Putman » suivie d’un numéro.

45 ans après sa disparition la force plastique de son oeuvre, l'incandescence qui en émane sont intactes pour moi. 

Le Studio Cinquante propose actuellement deux lithographies originales de Bram van Velde dans sa sélection. Si vous désirez les découvrir de plus près ou simplement échanger autour de l’École de Paris, n'hésitez pas à me contacter.

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